Un livre pour raconter la vie d’une sœur et les violences invisibles
À la mort de sa sœur, Godelieve Ugeux a découvert une part de son histoire qu’elle ignorait presque entièrement. De cette découverte est né un livre à la fois témoignage, récit de vie et réflexion sur la condition des femmes, la sororité et les violences conjugales.
La sœur de Godelieve est décédée après une maladie qui l’a rapidement affaiblie. Durant son hospitalisation, sa sœur a pris des notes, cherchant à comprendre ce qui lui arrivait. Puis, dans les derniers jours, un souvenir lui est revenu : sa sœur lui avait confié un paquet de feuilles. Godelieve les a retrouvées dans sa bibliothèque. Il s’agissait d’un journal intime dans lequel sa sœur racontait les violences qu’elle avait subies au sein de son couple.
« Je ne m’étais rendu compte de rien », confie-t-elle. Cette découverte a profondément bouleversé son regard sur sa sœur. Elle a alors éprouvé le besoin de raconter sa vie, notamment pour que ses enfants puissent mieux comprendre qui elle était réellement.
Le journal constitue le cœur du livre. Godelieve en reprend de nombreux passages, reproduits en italique, tout en les replaçant dans un récit personnel. Certains éléments ont été supprimés ou anonymisés. Les noms et certains caractères ont également été modifiés. Tout ce qui n’est pas issu du journal relève de ses propres réflexions, de ses questions et de ses recherches.
Car le livre ne se limite pas au récit des violences. Godelieve cherche à comprendre. Pourquoi sa sœur n’est-elle pas partie plus tôt ? Comment peut-on rester dans une relation où l’on est régulièrement insultée, humiliée et dénigrée ? Comment une personne peut-elle continuer à espérer et à croire au meilleur malgré les souffrances ?
La violence décrite n’est pas nécessairement physique. Elle est avant tout verbale, psychologique, faite d’humiliations et de dévalorisation. Le récit évoque également le viol conjugal et la peur que sa sœur pouvait ressentir. « C’est une femme qui a évolué à travers les difficultés, toujours en essayant de croire au meilleur », explique l’autrice.
Pour comprendre ce parcours, Godelieve remonte jusqu’à l’enfance de sa sœur, née quelques mois après le décès de leur père. Elle raconte ainsi une trajectoire de femme : enfant, adolescente, épouse, mère, puis veuve. Son propre parcours de sœur se mêle à cette histoire et nourrit une réflexion plus large sur la vie, les choix, les liens familiaux et la capacité à résister aux épreuves.
Le livre est aussi une histoire de sororité. C’est au moment de la maladie et de la mort de sa sœur que Godelieve a pleinement mesuré l’importance de ce lien. Les deux femmes étaient proches et échangeaient régulièrement, parfois quotidiennement. Pourtant, certaines souffrances lui étaient restées cachées.
Cette dimension semble toucher les lecteurs au-delà de l’histoire familiale. Des témoignages reçus par l’autrice montrent que le récit amène certains lecteurs à réfléchir à leur propre relation avec leurs frères et sœurs. Le livre parle ainsi d’une histoire singulière tout en abordant une expérience profondément universelle : celle des liens familiaux, de ce que l’on croit connaître des êtres qui nous sont proches et de ce qui peut rester invisible derrière les apparences.
Godelieve Ugeux insiste également sur un aspect essentiel de son récit : il ne s’agit pas de présenter sa sœur uniquement comme une victime. Elle veut rendre compte d’une femme qui, malgré les difficultés, conservait un réflexe positif, cherchait à préserver les relations et tentait de prendre des décisions favorables à sa famille et aux autres.
Le résultat est un témoignage parfois difficile à lire par ce qu’il révèle, mais écrit dans une langue volontairement simple et accessible. « Je n’ai rien inventé de ce qu’elle dit. J’ai mes interprétations ou mes lectures de ce qui s’est passé », précise l’autrice.
En donnant une place aux paroles laissées par sa sœur, Godelieve Ugeux accomplit finalement un geste de mémoire. Elle raconte une femme dont une partie de la souffrance était restée secrète et cherche, par l’écriture, à restituer sa complexité, sa force et son humanité. Un livre sur les violences conjugales, certes, mais surtout sur une femme, une sœur et une vie qui méritait d’être racontée.
Godelieve UGEUX
Le talent de Godelieve Ugeux réside notamment dans sa capacité à relier l’expérience humaine, la réflexion philosophique et l’engagement citoyen.
On peut distinguer plusieurs facettes de son écriture :
- Une grande qualité d’écoute du réel. Ses personnages et ses essais sont nourris par des situations vécues, des rencontres et une longue expérience de terrain dans le secteur associatif.
- Une écriture accessible. Sans être simpliste, son style privilégie la clarté. Elle cherche à rendre compréhensibles des sujets parfois complexes, comme l’économie sociale, l’écologie ou les rapports humains.
- Une approche humaniste. Ses ouvrages mettent en avant l’empathie, la solidarité et la dignité des personnes. Elle évite généralement les jugements tranchés et préfère montrer la complexité des situations.
- Une capacité à relier les disciplines. Son parcours en philosophie, en formation des adultes et dans le monde associatif nourrit une œuvre où se croisent psychologie, éthique, politique, économie et littérature.
- Un engagement sans dogmatisme. Même lorsqu’elle défend des convictions fortes, notamment sur les questions sociales ou environnementales, elle privilégie le dialogue et le récit plutôt que le manifeste.
Sur le plan strictement littéraire, son œuvre est davantage reconnue pour la pertinence de sa réflexion et la justesse de son regard sur les relations humaines que pour une recherche stylistique très expérimentale. Elle s’inscrit dans une tradition d’auteurs pour lesquels la littérature est aussi un moyen de comprendre la société et d’agir sur elle.
